Jeudi 22 octobre 2009
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Les idéologies
contemporaines à la lumière de l’utopie
européenne
" L’Union offre à ses citoyens un espace de
liberté,
de sécurité et de justice sans frontières intérieures, et un marché intérieur
où la concurrence est libre et non faussée. "
Projet de Constitution européenne, art. I-3-3
Loin d’être un projet topographique ou une
réalisation architecturale, l’Utopie littéraire, c’est-à-dire l’Utopie qui fait l’objet d’une narration et d’une description, de Platon à Thomas More, est essentiellement une fiction littéraire
consistant à jeter devant soi, en avant, une image née de l’imagination d’un auteur. Plus qu’une simple transcription, c’est-à-dire la reproduction d’une phantasia, l’Utopie est une
projection, une action de jeter une idée devant soi. Elle devient ainsi une création pour soi et, par projection, une création pour l’autre dès le moment où elle est mise à la vue du lecteur. Et
ce geste de mise en avant d’une image, à la vue de l’autre, oblige ipso facto une distanciation de l’auteur par rapport à son rêve, et d’autre part le regard critique du lecteur. Comme
projection littéraire, l’Utopie est une fiction, soit une représentation en la pensée en premier lieu, en second lieu l’édification d’une cité modèle sur le papier.
Sur le papier, la projection n’apparaît au lecteur nullement comme une simple
transcription d’un rêve irraisonné. Par l’effet de mise à distance obligeant l’auteur à s’expliquer, elle a le caractère d’un discours construit et d’un concept fini et idéal. Car l’Utopie
littéraire, parfois sous-tendues à une argumentation, s’écarte des contingences du rêve pour naître uno actu sur le papier. Et, en tant que telle, l’Utopie est à double sens une
fiction : une phantasia ou un remarquable travail de l’imagination, et un muthos relevant de la narration comme de la description.
Fiction donc, mais aussi édification. Qu’elle soit une ville, une île ou un
continent, en tout cas la capitale de l’imagination, l’ou-topos mérite également la capitale du nom propre, même si cette projection est l’image-concept d’un autre-part non cartographié
— et non d’un " nulle part " selon l’expression courante et contradictoire qui fait de ce " non-lieu " un lieu inexistant où ne pourrait pas vivre même un fou. Et c’est
précisément son absence sur les cartes qui détermine l’impossibilité de transférer in situ l’Utopie par le fait même qu’elle est un quelque part non référencé et une fiction littéraire,
opérant de le même façon que le " il était une fois " du conte, essentiellement atemporel.
Or, une fiction est elle-même atopique et irréalisable bien qu’elle présente des caractères vraisemblables ou plausibles. A ce niveau, les possibilités du témoignage à rendre crédible l’existence
de l’Utopie sont si grandes qu’elles peuvent asseoir la cité et ses habitants dans l’Histoire comme cela a été pour les mythiques Babylone et Atlantide. Elle n’est pas moins une réalisation sur
le papier : l’image-concept d’un autre-part ayant la capacité de créer, et même de verbaliser un espace qui lui est propre.
Ainsi donc, philologiquement, l’Utopie relève de la fiction et de
l’imitation, mais étymologiquement elle relève de la notion du lieu, et même revendique la possibilité d’un topos où la cité peut s’ériger. Dans les faits, l’Utopie s’érige en
la pensée et par le discours, ainsi n’est-elle soumise à aucune contrainte géographique, temporelle ou historique, puisque l’édification est laissée au travail de l’imagination de son auteur et
du lecteur, l’un étant l’architecte d’une ville imaginaire, et l’autre un promeneur virtuel. Ainsi étant, la fiction littéraire fait fi de la réalisation hic et nunc qui tuerait dans
l’œuf le rêve initial quand le topique et le temporel prévalent sur la fiction.
Est-ce pour autant que l’Utopie littéraire n’ait pas à voir avec l’Utopie concrète, autrement dit la fiction avec la pratique ? C’est demander si la première est réalisable, et la seconde
viable. Puisque la phantasia a pour seules limites de rester dans le cadre de la fiction, le danger ne serait pas tant de vouloir appliquer l’Utopie littéraire à notre monde, car le
maître d’œuvre constaterait rapidement que les murs sont fragiles et mettraient à l’épreuve la tentative d’édifier un monument sans charpente saine ; le danger serait d’extraire de
l’armature une pièce véreuse pour l’appliquer à un édifice réel, ou encore d’extraire une règle intransigeante pour compléter un code de lois d’une cité actuelle. Comme on le sait, de tels
agissements ont été perpétrés et se sont révélés désastreux pour l’humanité. L’Utopie, quelle que soit sa finalité politique, peut être pétrie de contradictions et d’intolérance tout en
revendiquant des valeurs communautaires et pacifiques.
C’est pourquoi, il convient de préserver l’Utopie littéraire de l’attaque de quelque prophète en rappelant son caractère de fiction faisant l’économie d’une quelconque réalisation
architecturale, en attirant l’attention sur rien moins qu’un logos (discours et verbe) mis au jour. A la fois divertissement sérieux et récit épelant la vérité des aspirations humaines,
l’Utopie donne à réfléchir sur la condition humaine présente et à venir ; elle propose des solutions pour l’améliorer ou pour éviter des écueils.
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